Hier et aujourd’hui : anciennes nouvelles

Temps de lec­ture esti­mé : 9 min

Durant la semaine pas­sée, deux per­sonnes de mon entou­rage, qui ne se connaissent pas entre elles mais avec qui, pour cha­cune d’elles, se des­sine un lien qui prend la forme de l’a­mi­tié, m’ont deman­dé à décou­vrir ce que j’é­cri­vais. Je les ai d’a­bord ren­voyées vers mes romans et vers ce site, mais j’ai pris conscience que ce qu’elles cher­chaient pro­ba­ble­ment n’é­tait pas dis­po­nible : un accès direct à un texte de fic­tion plu­tôt court per­met­tant de se faire une idée rapide de ce que j’é­cris – de l’au­teur que je suis.

Si aujourd’­hui je pré­fère me concen­trer sur la construc­tion de fic­tions longues et pro­po­ser des textes courts que les Anglo-Saxons ran­ge­raient dans la caté­go­rie « non-fiction », j’ai écrit par le pas­sé quelques nou­velles, dont la majo­ri­té n’ont pas été publiées. Ce matin, je suis retour­né voir si ma satis­fac­tion vis-à-vis de ces textes avaient sur­vé­cu au pas­sage du temps. 

Voici donc, en ces temps de repli face aux réa­li­tés actuelles et de célé­bra­tion effré­née des temps pas­sés, une « ancienne » nou­velle, écrite en 2012. En la reli­sant, j’é­prouve un sen­ti­ment ambi­gu : ce que je suis aujourd’­hui s’ins­crit sans conteste dans la conti­nui­té de ce que j’é­tais hier, mais se révèle au moins tout autant le fruit des épreuves tra­ver­sées depuis, des ten­ta­tives incer­taines, des dif­fi­ciles remises en ques­tion, des ren­contres inat­ten­dues. Tous ces chan­ge­ments impor­tants m’ont trans­for­mé d’une façon inima­gi­nable dix ans plus tôt, et pour­tant je res­sens à cette lec­ture que je suis tou­jours le même, allé­gé sim­ple­ment d’un cer­tain nombre de car­cans inté­rieurs : des idées trop arrê­tées sur ce que j’é­tais, sur ce que je devais res­ter ou deve­nir, sur com­ment devait tour­ner le monde, des aveu­gle­ments qui m’empêchaient de com­prendre les autres, de les accep­ter plei­ne­ment, de les aimer, des peurs sur­tout – et sur tout.

Le monde n’est que ce que nous en fai­sons. Il me semble qu’il n’y a pas à avoir peur de perdre ce que nous sommes, car ce n’est déjà plus que ce que nous étions. 

Pourquoi ne pas prendre le risque de chan­ger ? C’est le seul moyen, je crois, d’es­pé­rer mieux deve­nir nous-même. 


Humeur bénigne

Il me fal­lait d’ur­gence un sou­rire. Dès l’ou­ver­ture des mar­chés, je m’y pré­ci­pi­tai dans l’es­poir d’en déni­cher à un taux acces­sible. Depuis plu­sieurs mois, une pénu­rie de bonne humeur sévis­sait, et il était deve­nu extrê­me­ment dif­fi­cile pour le peuple de s’ap­pro­vi­sion­ner en bien-être au quotidien.

L’offre s’é­tait réduite bru­ta­le­ment, sans pré­avis. On avait vai­ne­ment ten­té de se rap­pe­ler l’é­vé­ne­ment qui en aurait été l’o­ri­gine, mais la mémoire par­tielle, par­tiale, des images ren­dait tout recul impos­sible, et la pen­sée se per­dait en accu­sa­tions faciles et arbi­traires. Chaque matin, sur les ondes, les souffles d’ex­perts éri­geaient avec force de nou­velles bau­druches popu­laires en boucs émis­saires, qu’ils dégon­flaient le soir venu pour pré­pa­rer celles du len­de­main. Critiques et com­men­ta­teurs en pro­fi­taient pour s’é­tri­per doc­te­ment au lieu de réflé­chir, et cela jus­ti­fiait ain­si au moins quelques salaires à défaut de faire avan­cer le pro­blème. La situa­tion ne sem­blait pas devoir s’arranger.

On se conten­tait alors d’ac­cep­ter, sans rien dire, la ver­ti­gi­neuse flam­bée des taux du plai­sir et de gar­der jalou­se­ment au fond de soi les maigres res­sources de joie pré­ser­vées, pour ne les affi­cher qu’aux évé­ne­ments qui les exi­geaient : moments d’in­ti­mi­té par­fois, convo­ca­tions offi­cielles la plu­part du temps. En réa­li­té, les quelques réserves de féli­ci­té exis­tantes étaient dans leur grande majo­ri­té dépen­sées par les épar­gnants lors d’en­tre­tiens avec des créan­ciers. « On ne prête qu’aux rires » disait l’a­dage, et c’é­tait mal­heu­reu­se­ment vrai : arbo­rer un sou­rire était la condi­tion sine qua none pour pou­voir espé­rer en emprunter.

Pour ma part, je n’a­vais plus de réserves depuis des mois ; cela reve­nait trop cher. Car les entrains sont éphé­mères, et le ravis­se­ment péris­sable : les sou­rires s’usent avec le temps. Ils finissent par se bri­ser sur la rou­tine des jours, sous les gestes méca­niques du tra­vail, ou par se noyer peu à peu dans la las­si­tude épaisse dont le temps inexo­ra­ble­ment imprègne les hommes. Un sou­rire plan­qué était un sou­rire per­du. Il fal­lait renou­ve­ler le stock constam­ment, redou­bler régu­liè­re­ment d’en­thou­siasme pour espé­rer main­te­nir l’a­gré­ment mini­mal, et cela néces­si­tait de trou­ver à chaque fois de nou­veaux usu­riers à sol­li­ci­ter, de creu­ser tou­jours un peu plus la dette des réjouis­sances. La plu­part des gens y avaient tout sim­ple­ment renon­cé. Ils se conten­taient de l’aus­té­ri­té annon­cée, empor­tés sans efforts vers une haine ordi­naire. Comme eux, je m’é­tais rési­gné au malheur.

Quelques groupes iso­lés, pour­tant, enten­daient résis­ter au dik­tat des mar­chés et reven­di­quer un bon­heur à moindre coût. Ils affir­maient que la pro­duc­tion d’hu­meur joyeuse était à la por­tée de tous et pré­ten­daient être par­ve­nus, en réha­bi­li­tant un antique pro­cé­dé qu’ils appe­laient plai­san­te­rie, à relan­cer une pro­duc­tion arti­sa­nale de sou­rires. Ils allaient même jus­qu’à dire qu’une juste redis­tri­bu­tion des rires per­met­trait de main­te­nir, sans peine et pour tous, un niveau de bon­heur constant, à par­tir d’un faible inves­tis­se­ment initial.

C’était un véri­table pavé dans le marre géné­ral ; la petite goutte à ras le bol de la moro­si­té pour le faire débor­der. Mais le suc­cès appa­rent de ces mili­tants ne fai­sait pas école. On les trai­taient publi­que­ment de fous, d’ir­res­pon­sables ; ils étaient régu­liè­re­ment moqués par le pou­voir, et bro­car­dés dans la presse. À les voir rire entre eux, on les pen­sait sec­taires, com­plo­teurs, ter­ro­ristes. Leur sou­rire était louche, leur sym­pa­thie mal­saine. Face à cette géné­ro­si­té trop franche, on pré­fé­rait bais­ser la tête, ren­trer le coût dans les épaules, et détour­ner le regard vers sa propre frus­tra­tion : les rigo­lo­gistes, comme ils se nom­maient, étaient pous­sés à la clan­des­ti­ni­té par le peuple même qu’ils enten­daient libérer.

Entrer en contact avec eux deman­dait des semaines ; je dis­po­sais de quelques heures. C’était sans espoir. Ma seule issue res­tait le mar­ché. Dans mon empres­se­ment, je m’y étais ren­du sans réflé­chir, et ce fut face aux vigiles que la règle me revint : il fal­lait mon­trer dents blanches. Mais je n’a­vais aucun sou­rire en stock, même mal en point, même for­cé, pas la moindre petite touche d’op­ti­misme – ne serait-ce qu’une fos­sette au bord des lèvres. Et je savais que les cer­bères ne me feraient pas de cadeaux, mal­gré leur hila­ri­té de fonc­tion. Une masse de mal­heu­reux s’en­tas­sait devant les portes.

Je pié­ti­nais avec la foule rageuse, quand un jeune homme en capuche atti­ra mon atten­tion. Il tra­ver­sait l’as­sem­blée en zig­zags, expo­sant fur­ti­ve­ment son visage à quelques per­sonnes ciblées qui le sui­vaient jus­qu’au coin de la rue, puis reve­nait ensuite sillon­ner l’as­sis­tance selon le même manège. Je ne pou­vais aper­ce­voir sa figure, mais je savais ce qu’il fai­sait là. Lorsqu’il arri­va à ma hau­teur, je le sui­vis à mon tour. Peu de temps après, les vigiles m’ac­cueillirent sans ciller.

Personne n’en par­lait jamais, mais tout le monde en connais­sait l’exis­tence : la contre­fa­çon pul­lu­lait aux abords des mar­chés à des prix défiants toute concur­rence. Malgré les dires du pou­voir qui leur refu­sait chaque année l’au­to­ri­sa­tion de mise sur le mar­ché, on trou­vait des pro­duits de toutes fac­tures. Du ric­tus minable au sou­rire béat, du rica­ne­ment à la franche rigo­lade, il y en avait pour toutes les bourses. S’il était pos­sible de s’y four­nir au quo­ti­dien, ces réseaux per­met­taient sur­tout aux occa­sion­nels de se remettre en selle lors­qu’ils le vou­laient, sans avoir à entre­te­nir de coû­teux rou­le­ments de réserve. Les sou­rires au noir ser­vaient alors uni­que­ment à fran­chir la porte des salles de mar­chés et à effec­tuer les pre­miers emprunts. Il n’é­tait en effet pas pru­dent d’af­fi­cher une mine réjouie non stan­dard trop long­temps – seuls les ban­nis des places offi­cielles s’y trou­vaient contraints – car, bien que les contrôles fussent rares, on n’en réchap­pait rarement.

La par­ti­cu­la­ri­té de ces sou­rires exo­tiques était qu’ils ne s’empruntaient pas. Une fois la tran­sac­tion effec­tuée, plus rien ne liait le four­nis­seur au client, afin qu’il fût impos­sible de remon­ter la filiale en cas de contrôle. Même s’ils étaient, comme eux, condam­nés à l’u­sure, c’é­tait un véri­table avan­tage com­pé­ti­tif sur les sou­rires homo­lo­gués. En réac­tion, les four­nis­seurs offi­ciels en avaient tiré le slo­gan de leur confré­rie : Les seuls vrais sou­rires sont ceux que l’on rend.

Ils avaient éga­le­ment ten­té de ter­nir l’i­mage des contre­ban­diers en publiant de nom­breuses études qui dénon­çaient leurs pra­tiques, comme l’ex­ploi­ta­tion d’en­fants pauvres étran­gers par les mafias locales par exemple. Las, ils avaient vite dû renon­cer : le résul­tat avait été l’in­verse de celui escomp­té. Nonobstant toute éthique, le peuple s’é­tait pré­ci­pi­té vers les reven­deurs à capuche, atti­ré par l’in­no­cence et la fraî­cheur d’un sou­rire enfan­tin qu’il ne trou­ve­rait jamais dans les com­merces accrédités.

J’avais per­du l’ha­bi­tude de ces endroits bon­dés ; ma démarche tran­chait sur celle bien assu­rée des pro­fes­sion­nels du sec­teur, aux bourses rebon­dies des­quels je me heur­tais avec mal­adresse. Tout allait vite. Des figures far­dées de conten­te­ment s’é­ta­laient dans les stands à perte de vue, sur des sil­houettes aux conte­nances pos­tiches, le long d’al­lées riantes – et sinistres pour­tant. Partout, ça four­millait d’ex­tase expresse ; par­fois une simple misère ordi­naire revê­tue de fausse joie, pou­drée d’hu­mour factice.

Au détour d’un visage, j’a­per­çus der­rière les bâches d’im­menses citernes rou­lantes, sans doute rem­plies de mar­chan­dise prête à éclore pour qui en met­trait le prix. Je m’ar­rê­tai un ins­tant à les obser­ver. C’était l’exis­tence de telles pro­vi­sions qui ali­men­tait les rumeurs d’é­tran­gle­ment déli­bé­ré du bon­heur : on accu­sait les car­tels du rire de spé­cu­ler sur la joie de vivre en confis­quant les réserves mondiales.

La vue des semi-remorques débor­dant d’al­lé­gresse me don­nait le ver­tige. Il se disait qu’une seule liasse de liesse tom­bée du camion suf­fi­sait à conten­ter toute une famille… Bien qu’ils fussent sous haute pro­tec­tion mili­taire, plu­sieurs témé­raires avaient ten­té de détour­ner un de ces camions pour le compte de leur com­mu­nau­té, entre­prise qu’ils avaient bien sûr payée de leur vie. Pour moi qui les contem­plais à cet ins­tant, grises et sales, tout m’ap­pa­rais­sait triste en ces bennes. Un garde m’in­ti­ma de gar­der mes dis­tances. Je repris ma recherche, en pre­nant soin d’é­vi­ter les bou­tiques des mar­chands dont j’é­tais encore débiteur.

De loin, je recon­nais­sais sans peine les bailleurs les plus aisés à leur allure colo­rée ridi­cule : c’é­taient les seuls qui prê­taient à rire. Ils fai­saient d’ailleurs la réclame de leur pro­duit en d’os­ten­ta­toires éclats qui rayaient l’at­mo­sphère de sou­ve­nirs éper­dus, de saveurs cachées, d’en­vies refou­lées. Qu’on fût aveugle ou sourd, on ne pou­vait pas les rater. La clien­tèle de ces mar­chands se divi­sait en deux catégories.

L’une, plu­tôt dis­crète, se comp­tait par­mi les riches entre­pre­neurs et diri­geants. Ceux-ci s’ap­pro­vi­sion­naient en vue de soi­rées pri­vées d’ex­cel­lence, orga­ni­sées la plu­part du temps dans le seul but d’ex­hi­ber un fou-rire à une gale­rie d’in­vi­tés jaloux. Lorsqu’il pou­vait se le per­mettre, l’hôte choi­sis­sait alors un modèle supé­rieur, de ceux que l’on nom­mait « com­mu­ni­ca­tifs », pour en prime contraindre son audi­toire à le suivre.

L’autre caté­go­rie, en revanche, n’a­vait en réa­li­té pas les moyens de s’of­frir ces petits plai­sirs. Les célé­bri­tés qui la com­po­saient ne pro­fi­taient de la man­sué­tude des mar­chands qu’en rai­son de l’ex­po­si­tion publi­ci­taire qu’elles assu­raient à leurs pro­duits, par leur pré­sence per­ma­nente sur tous les canaux de com­mu­ni­ca­tion. Ces mises en bouche média­tiques contri­buaient à main­te­nir le désir, et par consé­quent, la côte éle­vé des humeurs de luxe.

Car la concur­rence était rude : il fal­lait faire face aux remon­tées de « mau­vaises » humeurs. Si le doute, fidèle à son his­toire, res­tait une valeur refuge prô­née par quelques sages qui en gar­daient le secret, on obser­vait ces der­niers temps une mul­ti­pli­ca­tion sans pré­cé­dent des accès de colère. À chaque coin de rue, dans les trans­ports en com­mun, et jus­qu’en l’enceinte-même des mar­chés, on trou­vait à n’im­porte quelle heure du jour ou de la nuit, des étals de for­tune où l’on pou­vait, pour trois fois rien par­fois, céder à la violence.

Le gou­ver­ne­ment s’é­tait ému de ces mar­chés paral­lèles déré­gle­men­tés. Afin de jugu­ler les sautes d’hu­meur, il avait déci­dé de pro­mou­voir la sienne : une peur à taux zéro, acces­sible à tous, dont il fit sans relâche la pro­mo­tion par de grandes cam­pagnes natio­nales. Les prê­teurs offi­ciels furent dans l’o­bli­ga­tion de pro­po­ser à tous leurs clients ces packs, dits « de soli­da­ri­té », et je consta­tais que peu de mar­chands pre­naient le risque de ne pas les affi­cher, mal­gré leur réti­cence évidente.

Mais ce qui sem­blait sur­tout affec­ter ces der­niers, c’é­tait la baisse dras­tique du prix des cer­ti­tudes : à force d’en­cou­ra­ge­ment à la pro­duc­tion, elles avaient per­du toute leur valeur. On en trou­vait par­tout, par paquets, éta­lées, bra­dées. Les convic­tions débor­daient des pou­belles, jon­chaient les trot­toirs, pour­ris­sant en amas fétides et repous­sants. Il faut dire qu’on en consom­mait désor­mais en toute occa­sion, de toute nature, sans se pré­oc­cu­per vrai­ment de leur piètre qua­li­té de concep­tion ou de leur ori­gine par­fois dou­teuse. La rai­son en était simple : lors de la grave crise de confiance qui avait secoué la socié­té au début du siècle, les régle­men­ta­tions de contrôle avaient été sup­pri­mées les unes après les autres pour faci­li­ter la reprise, et la masse avait vite pro­fi­té dés lors de pou­voir se gaver d’af­fir­ma­tions faciles et récon­for­tantes à moindre coût.

J’errais dans la par­tie basse du mar­ché, où je savais pou­voir me four­nir à bon prix, quand une cloche son­na. Midi déjà ? Je me mau­dis de toutes mes dents. Comme par le pas­sé, je m’é­tais lais­sé prendre au piège du faste et du bon­heur facile… Il était peut-être trop tard. En un ins­tant, je vidai mes der­niers deniers dans un sou­rire de luxe aux traites indomp­tables, et ren­trai en cou­rant. Sur les trot­toirs, mon visage réjoui atti­sait les ran­cœurs. Je venais de m’en­det­ter sans pro­vi­sion pour plu­sieurs années : c’é­tait la pri­son à coup sûr. Mais je n’a­vais pas hési­té. Pourvu qu’elle… J’accélérai l’al­lure. En arri­vant, pas un bruit dans la mai­son. J’avalai quatre à quatre les marches, l’in­quié­tude aux aguets der­rière la joie de façade. J’entrai dans la chambre. Elle était immo­bile. Je m’a­van­çai : elle res­pi­rait faiblement.

Ma pré­sence la réveilla. À cause des rideaux tirés, la pièce était encore dans la pénombre. Elle ne bou­geait pas, les yeux à peine ouverts, et je sen­tais que c’é­tait là le der­nier effort auquel elle pour­rait consen­tir. Je m’ap­pro­chai. Son corps malingre s’é­tait encore ramas­sé depuis la veille. Déjà, son regard errait ailleurs, arpen­tant les sou­ve­nirs d’une vie char­gée d’é­mo­tions, qu’elle quit­tait sans doute sans bien s’en rendre compte. Je m’as­sis auprès d’elle, tirai un peu le rideau. Ses yeux retrou­vèrent mon visage. Je ne sais si elle me recon­nut, mais j’é­tais prêt pour ses der­niers ins­tants. Après toutes ces années d’an­goisse et de pri­va­tion, je lui sou­riais pour la pre­mière fois cal­me­ment. Au terme d’une exis­tence de labeur et de sang, je lui offrais enfin l’i­mage d’un homme heu­reux, l’ai­sance d’un fils serein, confiant en l’a­ve­nir. Elle pou­vait s’é­teindre avec le sen­ti­ment de la tâche accom­plie, apai­sée mal­gré les hor­reurs du siècle.

Soudain, comme je sen­tais la quié­tude enva­hir son regard et son corps peu à peu fai­blir entre mes bras, elle eut un der­nier sur­saut. Réunissant ses der­nières forces, pui­sant dans une réserve que je ne lui avais pas soup­çon­née, elle m’of­frit alors à son tour un sou­rire écla­tant, unique, empli de bon­té comme on n’en trou­vait plus, même aux tarifs les plus fous ; un sou­rire tein­té sur­tout d’une humeur inédite qui, mal­gré l’as­su­rance du cachot et de la misère, tra­çait pour la pre­mière fois dans ma chair un che­min d’ho­ri­zon : l’es­poir. Délicatement, je repo­sai le corps de ma mère, refer­mai le rideau, et sor­tis, empor­tant, au coin des lèvres, son impé­ris­sable présent.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *