Embrasser l’insignifiance

Temps de lec­ture esti­mé : 3 min

Le voi­là de retour. Je n’é­tais pas pres­sé qu’il repointe son nez, et qu’il insiste en plus. Mais puisque tu es là, salut à toi alors. Pas besoin de te dire de faire comme chez toi, n’est-ce pas ? Fichu com­pa­gnon d’écriture. 

Il est reve­nu : le doute.

Ça com­mence par l’in­trigue : est-ce que je vais dans la bonne direc­tion ? Ça s’é­tend au bou­quin entier : est-ce que ça a du sens de l’é­crire ? Jusqu’à tout para­ly­ser : est-ce que ça a du sens d’é­crire des romans ? d’é­crire tout court ?

« À quoi tu sers ? me susurre l’in­trus. Qu’est-ce que tu fous, quand cer­tains sauvent des vies, éduquent la jeu­nesse, trouvent des solu­tions aux pro­blèmes du monde ? »

Mes deux pre­miers romans n’ont pas vrai­ment mar­ché… faut-il vrai­ment se remuer les tripes pour en écrire un troi­sième, un de plus dans une pro­duc­tion lit­té­raire déjà pléthorique ?

Déjà, l’ins­tinct de sur­vie se réveille en moi : au fond, ce n’é­tait peut-être qu’un pro­blème de dif­fu­sion, de com­mu­ni­ca­tion, d’i­mage. Dans le monde actuel, il faut com-mu-ni-quer pour espé­rer le suc­cès ; il faut se faire connaître, se faire voir, se faire dési­rer. Voir et être vu, lire… et être lu ?

Si ces deux romans n’ont pas mar­ché, bien sûr, c’est que je n’ai pas adop­té la bonne stra­té­gie, la par­faite mise en scène de soi que tout artiste d’au­jourd’­hui doit offrir à son public. Trop tard, ce site Internet, ce compte Instagram, ces mises à jour LinkedIn ! Pas assez affû­tées, ces manœuvres numé­riques, pas assez de sto­ries, de sel­fies, de sexy ! « Comment n’es-tu pas encore sur Youtube, pauvre naïf ? »

Il faut apprendre à séduire les algo­rithmes, s’é­qui­per pour impo­ser son meilleur pro­fil, sélec­tion­ner sa langue et choi­sir sa niche : « À qui t’adresses-tu ? Quel est ton per­son­nage ? Clarifie ta cible, bon sang ! »

Il faut affir­mer qui l’on est, être fier de ce que l’on fait, et savoir vendre tout ça. Impossible d’al­ler contre son époque : il faut endos­ser son deve­nir mercatique.

« À moins que… le pro­blème, ce soit ce que tu écris, kiki. » reprend mon hôte indé­si­rable. « Vois comme tu rames à pro­duire quelque chose dont tu serais satis­fait ! »

Et je ne peux que m’in­cli­ner. Oui, ces heures à ten­ter, à hési­ter, à avan­cer à tâtons pour… pour quoi, au fond ? Quelque chose qui a déjà été fait par d’autres sans doute, avec plus de sen­si­bi­li­té, d’in­tel­li­gence, d’é­lé­gance. Ou bien un texte qui pas­se­ra à côté de son sujet. Ou pire encore, une fic­tion gen­tillette, inof­fen­sive. Ou incom­pré­hen­sible. Il y a tant de façons de rater !

Une nou­velle angoisse émerge ces jours-ci, et mon doute me l’ex­prime sans détours : « Tu n’es pas assez intel­li­gent pour abor­der ces questions-là ! » 

Hé oui : je vou­drais écrire quelque chose qui n’est mani­fes­te­ment pas à ma por­tée. Je cherche à uti­li­ser des concepts que je ne par­viens pas à com­prendre, et que je ne maî­tri­se­rai cer­tai­ne­ment jamais. Je vou­drais abor­der de front pour ce texte un nombre de dimen­sions supé­rieur à celui que mon cer­veau par­vient à trai­ter. J’atteins la limite.

Est-ce un effet de l’âge ? Ce serait la fin de l’éner­gie de la jeu­nesse, de la confiance en soi, de la foi en la pos­si­bi­li­té de tout réus­sir, de tout apprendre, de tout changer ? 

Au fond, même dans ce petit article, je res­sens la limite. Je vou­drais l’é­mailler de cita­tions phi­lo­so­phiques per­ti­nentes – Cioran, Schopenhauer, Nietzsche ? – mais puisque je ne suis pas plus savant que phi­lo­sophe, il me fau­drait aller les pio­cher dans un annuaire de cita­tions en ligne en tapant les mots clés « échec », « doute » ou « médiocre ». Je pré­fère ne pas.

La solu­tion serait-elle de reven­di­quer ce per­son­nage de non-savant, de dou­teur ban­cal, pour ten­ter de faire de ma fai­blesse une force, de ma honte une vic­toire ? Telle est la véri­table ques­tion, au fond : que serait la vic­toire ? Quels para­mètres seraient ceux du suc­cès ? À par­tir de quoi, de com­ment, de com­bien pourrais-je éta­blir qu’un roman a mar­ché ? Ce seuil n’existe pas : notre besoin de conso­la­tion est impos­sible à ras­sa­sier, comme l’a révé­lé Stig Dagerman.

Mais l’é­cri­vain sué­dois dévoile aus­si « tout ce qui m’arrive d’important et tout ce qui donne à ma vie son mer­veilleux conte­nu : la ren­contre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment cri­tique, le spec­tacle du clair de lune, une pro­me­nade en mer à la voile, la joie que l’on donne à un enfant, le fris­son devant la beau­té ». Toutes ces choses que la situa­tion actuelle nous empêche de vivre libre­ment, et qui forment cepen­dant la matière véri­table d’une vie, en même temps que sa rai­son d’être ; ce qui fait taire, dans la fer­veur de l’ins­tant, le doute et l’an­goisse, la peur, la mort.

C’est vrai : toi, mon ami, l’in­con­nue qui me sou­rit, l’être si loin­tain mais si proche, je te tiens dans mes bras et tout est oublié. Je peux écrire et aimer à nou­veau, vivre sans crainte pour quelques temps encore. Ta dou­ceur est mon remède, ton rire ma force renouvelée.

En ces temps où je ne peux t’é­treindre, j’ap­prends en atten­dant à accep­ter le doute. De mon exis­tence, j’embrasse l’insignifiance.

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